"Il arrive parfois qu'un homme se lasse du fardeau que lui impose le monde. Ses épaules se voûtent, son échine se plie, ses muscles tremblent de fatigue. Il commence à perdre tout espoir de délivrance. Et l'homme doit alors se décider, choisir entre jeter son fardeau ou le supporter jusqu'à ce que sa nuque se brise ainsi qu'une fragile brindille automnale.
Tel était mon esprit durant ma trente-troisième année. Bien que j'aie mérité, largement mérité, le sort que m'avait infligé le monde - sans parler des tourments encore plus cruels qui m'attendaient après la mort : la torture de mon squelette, le viol et le démembrement de mon âme immortelle -, le poids de mon fardeau m'était devenu insupportable.
Et j'ai compris que je n'étais pas obligé de le supporter. Le Christ lui même, sans doute, a d'autant plus souffert du supplice de la croix - la saleté, la soif, les clous qui violaient la chair tendre de ses mains - qu'il savait parfaitement qu'il aurait pu l'éviter. Et je ne suis pas le Christ, loin de là.
Je m'appelle Andrew Compton. Entre 1977 et 1988, j'ai tué à Londres vingt-trois jeunes hommes et adolescents. J'avais dix-sept ans lorsque j'ai commencé,vingt-huit lorsqu'on m'a capturé. Durant mon séjour en prison, j'ai toujours su que je me remettrais à tuer des garçons si on me libérait. Mais je savais aussi qu'on ne me libérerait jamais."
Le Corps Exquis - Poppy Z. Brite